Quand le groupe déplace l’intervenant
En analyse des pratiques professionnelles, il arrive parfois que le groupe ne travaille pas là où l’intervenant l’attendait.
Et que ce déplacement vienne aussi transformer sa propre manière de comprendre le travail.
Quand le groupe déplace l’intervenant
Il y a quelques semaines, j’écrivais un premier texte autour d’une expérience de GAPP qui était venue bousculer certains de mes repères professionnels.
J’y parlais notamment du cadre, de la fonction de tiers, de la tentation parfois de devenir davantage un intervenant « expert » qu’un animateur d’analyse des pratiques.
Je pensais alors avoir identifié l’essentiel du déplacement.
Avec un peu plus de recul, je crois que quelque chose de plus profond était déjà en train de se jouer.
Pendant plusieurs mois, j’ai animé un groupe d’analyse des pratiques professionnelles.
Plus le temps passait, plus j’avais le sentiment que quelque chose ne fonctionnait pas vraiment.
Difficulté à trouver des situations de travail.
Silences.
Fatigue.
Remises en question du dispositif.
Retours fréquents vers l’organisation, les protocoles, la charge de travail, les outils numériques, le sentiment de ne pas être entendus.
Et progressivement, cette impression peu agréable en moi :
celle de ne pas réussir à « faire réellement » du GAPP.
Alors j’ai essayé de revenir vers ce qui constitue habituellement mes points d’appui dans ce type d’espace.
Les situations professionnelles.
L’activité réelle.
Les arbitrages du quotidien.
Les dilemmes rencontrés dans le travail.
Le fameux protocole.
Mais à chaque fois, le groupe repartait ailleurs.
Vers les conditions d’exercice du travail.
À force, quelque chose me travaillait.
Plus j’essayais de revenir vers l’analyse des pratiques, plus le groupe revenait vers :
les protocoles,
la charge,
les outils,
la fatigue,
la traçabilité,
les transformations en cours.
Comme si le groupe cherchait à parler d’autre chose.
Ou peut-être de quelque chose de plus en amont.
Ce que je prenais pour une résistance
Dans ces moments, j’ai souvent pensé que le groupe résistait.
Résistance au cadre.
Résistance à la méthode.
Résistance au travail d’analyse.
Résistance parfois à la personne même de l’intervenant.
Avec le recul, je crois surtout que je ne regardais pas correctement ce qui était en train de se passer.
Car ce groupe travaillait probablement déjà quelque chose.
Simplement, pas là où je l’attendais.
Et chaque fois que nous nous approchions davantage de l’activité elle-même, quelque chose apparaissait :
fatigue,
silence,
retour vers les contraintes,
questionnements sur le dispositif,
ou parfois même remise en question de l’intervenant.
Longtemps, j’ai interprété cela comme une difficulté à entrer dans le GAPP.
Quand le groupe travaille les conditions d’exercice du travail
Aujourd’hui, je me demande si je n’étais pas surtout en difficulté pour reconnaître ce que ce groupe était réellement en train de travailler.
Avec un peu plus de recul, je pense que cette expérience m’a déplacé.
Jusqu’ici, je pensais que mon travail consistait principalement à soutenir l’analyse des pratiques professionnelles.
Je découvre peu à peu — et parfois douloureusement — qu’il peut aussi consister à soutenir l’élaboration collective des conditions d’exercice du travail.
Je ne parle pas ici d’un groupe de parole ou d’un espace de doléances.
Je parle plutôt d’un groupe qui essaye, tant bien que mal, de comprendre ce qui est en train de se passer dans son travail.
Quand l’intervenant devient lui aussi travaillé

Et je découvre également autre chose.
Dans certains espaces, l’intervenant n’est pas seulement celui qui accompagne.
Il est lui aussi travaillé par ce qui se joue.
Ce déplacement, je ne l’ai pas produit seul.
Il s’est élaboré dans mon espace de supervision.
Un espace où mon activité d’intervenant est devenue, à son tour, un objet de travail.
J’avais toujours su cela théoriquement.
Le vivre est tout autre chose.
Je suis reconnaissant à ce groupe et à mon superviseur de m’avoir permis ce déplacement.
Mais une question reste aujourd’hui ouverte :
qu’est-ce que cela implique réellement de soutenir l’élaboration collective des conditions d’exercice du travail ?
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