La réforme de 2022 n’a pas gagné la bataille de la VAE
J’accompagne des candidats en VAE depuis plus de dix ans.
Le passage devant le jury VAE constitue l’étape décisive de cette démarche, mais aussi celle qui suscite aujourd’hui le plus d’interrogations.
Un témoignage qui n’est pas isolé
Dernièrement, une candidate m’a raconté son entretien avec le jury. Elle en est sortie avec un sentiment d’« humiliation ». Oui, d’humiliation. D’autres candidats présents ce jour-là auraient exprimé un ressenti comparable.

Elle décrit quatre membres du jury froids, passant d’un sujet à un autre sans fil directeur perceptible. Peu de questions portaient sur son livret. Certaines concernaient des connaissances professionnelles déconnectées des situations présentées. D’autres semblaient davantage guidées par les expériences personnelles des membres du jury que par les indicateurs du référentiel.
Cette candidate connaît pourtant la fonction de jury, puisqu’elle y a elle-même été formée. Elle a obtenu sa certification. Son témoignage ne relève donc pas de l’amertume liée à un refus de validation.
Ce n’est pas la première fois que de tels faits me sont rapportés à La Réunion, notamment pour certaines certifications du secteur sanitaire et du travail social.
Il ne s’agit pas d’affirmer que tous les jurys fonctionnent ainsi. Il ne s’agit pas non plus de contester leur souveraineté ou leur nécessaire exigence.
Mais l’exigence n’autorise ni la désinvolture, ni la suspicion, ni la froideur.
Cette suspicion interroge aussi la place reconnue à l’accompagnateur dans la relecture du dossier VAE, alors que son rôle consiste à soutenir l’explicitation sans se substituer au candidat.
Jury VAE : la neutralité ne signifie pas la froideur
La neutralité attendue d’un jury ne signifie pas l’absence de considération. La charte de déontologie demande explicitement aux membres du jury d’adopter une attitude à la fois neutre et bienveillante.
Surtout, l’entretien de VAE n’est ni un contrôle de connaissances, ni un oral de concours, ni un entretien de recrutement. Il doit permettre d’explorer l’expérience du candidat, de suivre le fil de son activité, de l’aider à expliciter ce qui reste insuffisamment développé et d’identifier ses compétences au regard du référentiel.
Ce que la réforme de 2022 n’a pas changé
La réforme engagée en 2022 a voulu élargir l’accès à la VAE, simplifier les parcours et renforcer l’accompagnement. Elle a modifié son architecture administrative.
Mais a-t-elle transformé les représentations de ceux qui sont chargés d’évaluer les acquis de l’expérience ?
Lorsqu’un jury en VAE se comporte comme un jury d’examen, pose des questions de cours ou manifeste une suspicion à l’égard de l’accompagnement, il réinstalle une hiérarchie implicite : les savoirs acquis en formation seraient plus légitimes que ceux qui sont construits dans et par l’expérience.
C’est peut-être ici que la bataille de la VAE est perdue.
Des transformations pourtant bien réelles
La bataille n’est pas perdue parce que la VAE ne produirait pas d’effets.
Au fil de ces années, comme d’autres accompagnateurs en VAE, je suis au contraire témoin de transformations importantes : développement des compétences et des savoirs, évolution des postures professionnelles, nouvelles capacités d’analyse, réappropriation de l’expérience, mutation de l’identité professionnelle et développement du pouvoir d’agir.
Mais ces transformations ne suffisent pas si l’institution chargée de les reconnaître continue parfois de regarder l’expérience avec méfiance.
Un parcours de VAE mobilise une personne, et souvent ses proches, pendant de nombreux mois. Il engage une évolution professionnelle, une reconnaissance attendue depuis longtemps et parfois une part importante de son histoire.
Cette mobilisation commence souvent bien avant la rédaction du livret : la VAE commence rarement là où on le croit
Depuis plusieurs mois, une question me préoccupe : faut-il continuer à encourager des personnes à s’engager dans cette démarche lorsque l’étape finale peut les exposer à des pratiques aussi éloignées de l’esprit même de la VAE ?
Ces transformations supposent cependant de parvenir à rendre visibles les raisonnements qui organisent l’activité professionnelle, car dire son travail ne suffit pas toujours
Une question de crédibilité pour la VAE
La réforme de 2022 a tenté de gagner la bataille de l’accès. Elle n’a manifestement pas suffi à gagner celle de la reconnaissance pleine et entière des savoirs issus de l’expérience.
Former les jurys, harmoniser les pratiques, organiser des retours d’expérience et rappeler le cadre déontologique ne sont donc pas des questions secondaires. Ce sont les conditions de crédibilité du dispositif.
Une certification peut être refusée.
Une expérience peut être jugée insuffisante au regard d’un référentiel.
Mais une personne ne devrait jamais être disqualifiée.