On confond GAPP et supervision. Et ça pose problème.
Quand supervision et GAPP finissent par se confondre Je pensais que la distinction était claire. Elle ne l’est pas. Sur le terrain, GAPP et supervision sont souvent utilisés comme des équivalents. On change le nom. Parfois le format. Mais au fond, on fait la même chose. Et c’est là que ça commence à poser problème. Dans un GAPP, on travaille à partir d’une situation. On essaie de comprendre : · Ce qui s’est passé · Ce qui a été fait · Ce qui aurait pu être fait autrement Ça permet déjà beaucoup de choses. Notamment de remettre du mouvement là où ça s’est figé. En supervision — et je parle ici d’une forme précise — le travail se déplace. On ne regarde plus seulement la situation. On regarde la manière dont le professionnel y est pris. Pas seulement ce qu’il fait. Mais ce que ça lui fait. Cette distinction est connue, mais elle reste instable dans les usages. Plusieurs travaux montrent d’ailleurs que supervision et analyse des pratiques se chevauchent fréquemment et sont souvent confondues dans les pratiques professionnelles. La confusion n’est donc pas une erreur. C’est une réalité de terrain. Et pourtant, la différence est réelle. On pourrait dire simplement : · Le GAPP travaille la situation · La supervision travaille le professionnel dans la situation Et ce n’est pas le même travail. Ce déplacement suppose autre chose : · Une capacité à parler de son activité · Une certaine sécurité dans le groupe · Un questionnement qui ne part pas immédiatement vers la solution Sinon, on reste… dans un GAPP. C’est probablement là que la confusion commence. On veut faire de la supervision, mais le groupe n’est pas encore en capacité de travailler comme ça. Alors on fait “un GAPP un peu plus engagé”. Et on appelle ça supervision. Autre point, plus sensible. La place du chef de service. Dans certains contextes, sa présence va de soi. Elle est même attendue. Et en même temps, elle change complètement la nature de ce qui peut se dire. · Moins de “je”. · Plus de précautions. · Une parole qui se régule autrement. Ce n’est ni bien ni mal. Mais ce n’est pas neutre. Ce qui m’a récemment frappé, dans un échange avec un cadre de service, c’est justement cet écart de représentation. Comme si nous ne parlions pas exactement du même espace…en utilisant pourtant les mêmes mots. Ça oblige à reprendre ce que l’on pensait acquis. Au fond, la question n’est pas : GAPP ou supervision. La question, c’est : Qu’est-ce qu’on cherche à travailler ? Et est-ce que le groupe est en capacité de le faire ? Sinon, on empile des dispositifs. Et on s’étonne qu’ils ne produisent pas grand-chose. Avec le temps, une chose devient assez claire. On ne passe pas à la supervision parce qu’on le décide. On y entre lorsque le groupe peut soutenir ce niveau de travail. Sinon, on change le nom. Mais pas le travail.
Pour une clinique de l’accompagnement
Pour une clinique de l’accompagnement L’accompagnement est devenu un marché. On parle d’outils. De méthodes. De transformation rapide. On promet des résultats. Des trajectoires. Des solutions. Mais accompagner une personne n’est pas appliquer une méthode. C’est entrer dans une relation asymétrique. Une personne vient avec quelque chose qui ne tient plus. Parfois une difficulté claire. Parfois une fatigue diffuse. Parfois une question qu’elle ne sait pas encore formuler. Elle expose une part de son expérience. Et cela engage une responsabilité. L’accompagnement commence rarement par la bonne question La demande initiale est souvent une façade. « Je veux changer de métier. » « Je veux faire une VAE. » « Je veux évoluer. » Mais derrière ces phrases, il y a autre chose. Un doute. Un conflit intérieur. Une tension dans le travail. Parfois une perte de sens. Accompagner, c’est accepter de rester un moment dans cette zone. Sans aller trop vite vers la solution. Chercher la question réelle. Le point de départ : le travail réel Depuis le début de mon activité, le point d’appui reste le même. Le travail réel. Pas le travail prescrit. Pas le travail idéalisé. Le travail tel qu’il se fait. Et tel qu’il se vit. Les situations concrètes. Les décisions prises sur le terrain. Les dilemmes rencontrés. Les ajustements invisibles. C’est là que se trouvent les ressources. Et souvent les impasses. Comprendre avant d’agir Aujourd’hui, beaucoup d’accompagnements vont vite. Objectifs. Plan d’action. Projection. Parfois cela fonctionne. Mais souvent la décision est déjà prise avant d’avoir compris la situation. Or comprendre transforme déjà la manière d’agir. Rendre une situation pensable. C’est souvent le premier déplacement. L’accompagnement ne consiste pas à aider Cela peut sembler paradoxal. Mais accompagner n’est pas aider au sens courant. Ce n’est pas résoudre les problèmes à la place de quelqu’un. Ce n’est pas indiquer la bonne direction. C’est soutenir un travail. Un travail de pensée. Un travail de clarification. Un travail de décision. La responsabilité reste du côté de la personne. Sinon l’accompagnement devient une dépendance. Tenir un cadre Une relation d’accompagnement ne peut fonctionner sans cadre. Un cadre clair. Qui fait quoi. Jusqu’où. Pourquoi. Sans cadre, deux dérives apparaissent rapidement : la délégation des décisions ou la confusion des rôles. Tenir un cadre protège les deux. La personne accompagnée. Et l’accompagnant. Une pratique artisanale Chaque situation est différente. Chaque histoire professionnelle aussi. Il n’existe pas de protocole universel. C’est pour cela que je parle souvent d’une pratique artisanale. Prendre le temps d’ajuster. Observer. Écouter. Chercher la justesse plutôt que l’efficacité immédiate. Les outils existent. Mais ils ne remplacent jamais la relation. Quand sait-on que le travail avance ? Pas quand une solution apparaît. Souvent c’est plus discret. Un silence. Un moment où la personne s’arrête. Un regard différent sur une situation. Parfois une phrase : « Je n’étais pas venu pour ça. » Et pourtant quelque chose s’est déplacé. Les limites de l’accompagnement L’accompagnement ne fonctionne pas toujours. Il suppose une condition simple. Que la personne accepte de penser sa situation. Quand la demande devient : « dites-moi quoi faire » ou « faites-le à ma place » le travail ne peut pas tenir longtemps. La responsabilité ne se délègue pas. Elle se travaille. Pourquoi écrire ce texte ? Parce que l’accompagnement est un métier exposé. Il peut produire du déplacement. Mais aussi de la dépendance. Il peut soutenir une personne. Mais aussi l’influencer sans s’en rendre compte. Avec le temps, une conviction s’est imposée. Accompagner exige de rendre visibles ses repères. Dire d’où l’on parle. Dire ce que l’on fait. Et ce que l’on ne fait pas. Une clinique de l’accompagnement Le mot clinique peut surprendre. Il ne renvoie pas ici au champ médical. Il signifie simplement : se tenir au plus près des situations. Observer ce qui se joue. Comprendre avant d’agir. Travailler avec le réel plutôt qu’avec des modèles. Une clinique de l’accompagnement, c’est cela. Une pratique attentive. Qui accepte la complexité. Et qui cherche simplement à permettre à chacun de retrouver sa capacité d’agir. 10 ans plus tard CAPTURE COMPETENCE n’est toujours pas un catalogue. C’est un cadre. Un cadre pour celles et ceux qui sentent que quelque chose, dans leur situation professionnelle, ne tient plus. Même quand ce quelque chose n’est pas encore formulable. Les formes varient. Bilan de compétences. VAE. Coaching professionnel. Psycho-accompagnement Analyse de pratiques. Mais l’intention reste la même. Rendre les situations pensables. Et continuer à agir. Un peu plus juste. Pour aller plus loin : Manifeste pour une éthique du geste singulier
Relecture dossier VAE : quelle place pour l’accompagnateur ?
Relecture dossier VAE : quelle place pour l’accompagnateur ? Ces derniers jours, un partenaire VAE m’a posé une question simple : “Et si un candidat demande une relecture globale de son dossier, comment fais-tu ?” Question simple. Mais qui continue à me travailler. Pourquoi un candidat demande-t-il une relecture ? Bien sûr : pour clarifier, mettre en ordre, être guidé, se rassurer aussi. Mais plus j’avance dans l’accompagnement VAE, plus une autre question apparaît pour moi : À qui appartient progressivement la lecture professionnelle de l’expérience racontée dans le dossier ? (Car derrière le mot “relecture” peuvent se jouer des réalités très différentes : correction, structuration, reformulation, réécriture, validation implicite du fond, préparation à l’oral…) Je lis. Beaucoup même. Mais je ne lis pas d’abord pour valider le dossier à la place du jury. Je lis pour repérer comment l’activité est racontée, analysée, structurée. Je regarde : les choix de situations, les opérations décrites, la prise d’information, les analyses, les prises de décision, les gestes professionnels, les verbes utilisés, la structure des phrases, la manière dont le candidat met progressivement son métier en mots. Je regarde aussi comment certaines couches du vécu professionnel apparaissent dans l’écriture selon les métiers : les gestes et les mouvements du corps chez une auxiliaire de puériculture, les raisonnements logiques chez un informaticien, les analyses et arbitrages dans d’autres professions. Et surtout, je regarde si le candidat commence progressivement à pouvoir transposer cette manière d’analyser et d’écrire sur d’autres situations professionnelles. L’accompagnateur est peut-être responsable du processus d’accompagnement… et co-construit le contenu de cet accompagnement… sans pour autant devenir l’expert de l’expérience racontée dans le dossier. Or le jour du jury, le dossier ne parle plus seul. Le candidat doit parfois : soutenir un choix, argumenter une décision, reconnaître une limite, ou entrer en discussion avec le jury sur la valeur professionnelle de son expérience. Et dans ces moments-là, la question n’est plus seulement celle du dossier. Je remarque parfois un basculement assez particulier dans certains accompagnements. Un moment où le candidat cesse progressivement de chercher “la bonne réponse”… et commence à discuter autrement de son travail. Comme si sa propre lecture professionnelle de l’expérience devenait progressivement plus stable. Cette manière d’accompagner peut parfois déstabiliser. Peut-être parce qu’elle cherche moins à sécuriser le dossier qu’à permettre au candidat de soutenir progressivement sa propre lecture de l’expérience. Je ne suis pas certain d’avoir une réponse définitive sur la question de la relecture. Mais je crois qu’elle interroge profondément la place de chacun dans l’accompagnement VAE. Reconnaissant au passage à mon partenaire d’avoir ouvert cette réflexion professionnelle.
Analyse des pratiques professionnelles : quand le groupe cherche une réponse trop vite
Analyse des pratiques professionnelles : quand le groupe cherche une réponse trop vite Je viens de démarrer une nouvelle série de Groupes d’Analyse des Pratiques Professionnelles en dehors de La Réunion. Dans plusieurs groupes, le même mouvement revient très vite. Quelqu’un expose une situation. Et presque immédiatement, le groupe cherche : quoi faire, quoi dire, comment réagir. C’est logique. Dans beaucoup de métiers, répondre vite fait partie du travail. Le quotidien demande souvent : d’agir, de tenir, de décider, de s’ajuster. Rester trop longtemps avec une question peut même parfois être vécu comme : une perte de temps, une absence d’aide, ou un manque d’efficacité. Et pourtant, une partie du travail du GAPP consiste précisément à ne pas répondre trop vite. Pas pour empêcher l’action. Mais pour éviter que la situation soit immédiatement réduite : à une solution, une conduite à tenir, ou un conseil. Alors le protocole oblige parfois le groupe à revenir vers l’explicitation de la situation. Décrire davantage. Préciser. Reprendre le contexte. Questionner ce qui semblait déjà compris. Le groupe investigue. Relance. Reformule. Et ce travail ne se fait pas toujours facilement. Le groupe revient souvent : vers la solution, le conseil, ou la recherche d’une réponse immédiatement utilisable. Alors il faut parfois ralentir. Non comme principe. Mais comme nécessité méthodologique. Pour éviter que le groupe pense avoir déjà compris trop vite. Progressivement, certaines questions se déplacent. Au départ, elles portent surtout : sur l’enfant, le parent, la collègue, ce qui ne fonctionne pas. Puis elles tendent parfois à intégrer : la place du professionnel, sa manière d’agir dans la situation. “Comment faire avec ce parent ?” devient parfois : “Pourquoi ai-je peur d’aller vers lui ?” “Pourquoi cette salariée n’évolue pas ?” devient : “Pourquoi est-ce que je continue à faire à sa place ?” La première question n’était pas mauvaise. Elle appartenait déjà au travail réel. Mais elle ne permettait pas encore de regarder toute la manière dont le professionnel était engagé dans la situation. Le travail du groupe ne consiste donc pas seulement à analyser une situation. Il consiste aussi à travailler la manière dont le problème est posé. À déplacer progressivement la manière dont la situation est regardée. Dans cette première phase, l’animateur prend souvent beaucoup de place. Il soutient le cadre. Relance l’explicitation. Empêche que le groupe revienne trop vite vers la solution. Reprend les questions. Ralentit parfois le moment où une réponse semble déjà trouvée. Puis progressivement, quelque chose peut commencer à circuler autrement dans le groupe. Les questions des pairs deviennent plus précises. Les reformulations changent. L’investigation se soutient davantage collectivement. Au fond, une partie du travail de l’animateur consiste peut-être aussi à cela : travailler progressivement à devenir moins nécessaire au groupe pour penser le travail.