Animateur de GAPP à La Réunion et à Mayotte : d’où je parle et comment je travaille

Je me présente comme accompagnant professionnel et animateur de groupes d’analyse des pratiques professionnelles. Ces mots ne disent pourtant pas grand-chose tant que je n’ai pas précisé ce que j’essaie de faire, la manière dont je travaille et les limites que je tiens.

Si j’écris ce texte, ce n’est pas pour dresser une liste de compétences ou expliquer ce que devrait être un « bon » animateur de GAPP. Il s’agit plus simplement de rendre visibles les repères qui orientent ma pratique. Les professionnels qui participent à un groupe, comme les directions qui le mettent en place, doivent pouvoir savoir dans quel cadre ils entrent.

D’où je parle

Je travaille dans les secteurs social, médico-social et éducatif depuis 1996. J’ai d’abord exercé comme éducateur spécialisé, notamment dans les champs de la protection de l’enfance, de la pédopsychiatrie et des maisons d’enfants à caractère social. J’ai ensuite travaillé dans la formation en travail social, avant de développer progressivement une activité d’accompagnement professionnel.

Je suis titulaire du diplôme d’État d’éducateur spécialisé, d’un master professionnel en sciences humaines et sociales, mention Sciences de l’éducation, ainsi que d’une maîtrise en gestion des entreprises et des organisations sanitaires et sociales.

Ces diplômes comptent. Mon parcours aussi. Mais ni les uns ni l’autre ne me donnent accès, par avance, au métier réel de ceux que je rencontre.

Connaître le travail social ne signifie pas savoir ce que vit un éducateur dans cette équipe, à ce moment précis, avec cette personne accompagnée et les contraintes qui sont les siennes. Connaître les organisations ne permet pas davantage de savoir, avant de l’avoir entendu, ce qu’un cadre cherche à tenir lorsqu’il doit arbitrer entre plusieurs exigences contradictoires.

Mon expérience m’aide surtout à écouter les situations sans être trop vite surpris par leur complexité. Elle me permet de reconnaître certains enjeux de métier, mais elle ne m’autorise pas à parler à la place des professionnels.

Depuis 2016, cette pratique est portée par CAPTURE COMPÉTENCE. Je la qualifie d’artisanale. Non parce qu’elle manquerait de méthode, mais parce qu’elle part des situations rencontrées et qu’elle demande des ajustements précis. Aucun groupe ne ressemble tout à fait à un autre. Aucun protocole ne dispense de regarder ce qui se passe réellement.

Partir de ce qui s’est effectivement passé

La matière d’un GAPP est une situation professionnelle vécue.

Quelqu’un arrive avec un moment de travail qui l’a interrogé, embarrassé ou laissé sans réponse. Il peut penser que le problème vient du comportement d’un usager, d’un désaccord avec un collègue ou d’une décision difficile à comprendre. Le groupe pourrait être tenté de chercher aussitôt une explication ou une solution.

Je commence souvent par ralentir.

Que s’est-il passé exactement ? Qu’essayais-tu de faire ? Qu’est-ce qui comptait pour toi à ce moment-là ? Quelles possibilités avais-tu réellement ? À quoi as-tu renoncé ? Qu’est-ce qui, aujourd’hui encore, reste difficile à comprendre ?

Ce travail de description permet de distinguer progressivement les faits, les intentions, les prescriptions, les contraintes et les interprétations. Il rend visibles les arbitrages que le professionnel a dû réaliser, parfois en quelques secondes, entre plusieurs exigences également légitimes.

Le travail prescrit indique ce qui doit être fait. Le travail réel comprend aussi tout ce qu’il faut ajuster, inventer, différer ou empêcher pour que la mission puisse malgré tout être tenue.

C’est là que le groupe devient une ressource. Non parce qu’il saurait mieux que celui qui présente la situation, mais parce que la pluralité des regards permet de rouvrir ce qui semblait refermé. Une question déplace le regard. Une hypothèse en appelle une autre. Un collègue reconnaît un dilemme qu’il rencontre lui aussi, mais qu’il n’avait jamais formulé ainsi.

Le professionnel qui a apporté la situation reste responsable de ce qu’il retient. Le groupe ne décide pas pour lui. Je ne décide pas davantage à sa place.

Être présent sans prendre la place

Ma manière d’accompagner s’est construite à partir de l’expérience, de l’analyse de ma propre pratique et de références théoriques diverses. La clinique du travail et l’analyse de l’activité m’aident à revenir vers le travail réel. Maela Paul m’aide à penser l’accompagnement comme un « agir avec ». Les travaux de Nadine Faingold et l’entretien d’explicitation soutiennent l’attention portée à l’expérience vécue.

Certaines approches relationnelles développées par Thierry Tournebise ont également compté dans mon parcours. J’en retiens notamment cette idée : la qualité de la rencontre ne se construit pas en mettant de la distance. « La bonne distance, c’est quand il n’y en a pas »… mais à condition d’être distincts.

Cette phrase pourrait être mal comprise si elle était séparée du cadre dans lequel elle prend sens. Il ne s’agit ni de proximité familière ni de confusion. Tournebise distingue l’état relationnel, dans lequel l’état de l’un modifie celui de l’autre, de l’état communicant, où chacun reste ouvert et distinct. Dans un GAPP, cette distinction me rappelle que je peux être pleinement en contact, être touché par ce qui se dit, sans être emporté dans l’émotion de l’autre et sans décider pour lui.

Le contact peut être entier. Les êtres restent distincts. Les places demeurent claires.

C’est ainsi que je comprends la position de tiers. Être tiers ne signifie pas être extérieur à ce qui se passe, prétendre n’avoir aucun point de vue ou se réfugier derrière une neutralité de principe. Je suis engagé dans la tenue du cadre et attentif à ce que la situation produit dans le groupe. Mais je ne m’approprie ni le sens de ce qui est vécu ni la décision qui pourrait en découler.

Je reste présent à ce qui se passe. Ma fonction, elle, doit demeurer claire : soutenir le travail sans l’accomplir à la place du groupe.

Le cadre ne remplace pas la relation. Il la protège.

Un GAPP repose sur une relation de confiance, mais cette confiance ne peut pas dépendre de la seule qualité des intentions. Elle a besoin d’un cadre explicite.

Ce cadre précise l’objet du travail, les règles de confidentialité, la place de chacun, les modalités de participation et ce qui pourra ou non être partagé avec le commanditaire. Il protège les participants, l’intervenant et la possibilité même d’analyser.

Je garantis le cadre méthodologique et déontologique. Je structure les échanges, je veille à ce que le groupe puisse questionner sans juger et je recentre lorsque nous quittons l’analyse de l’activité pour glisser vers l’évaluation d’une personne, la recherche d’un coupable ou le traitement d’un problème qui relève d’un autre espace.

Les participants restent responsables de leur parole et de leur implication. Personne ne devrait être contraint de présenter une situation ou d’exposer un vécu qu’il ne souhaite pas mettre au travail. La présence peut être demandée par l’institution ; la parole, elle, ne peut pas être obtenue par obligation.

La direction porte une autre part du cadre. Elle clarifie la demande, rend les professionnels disponibles, protège le temps et le lieu des séances et accepte de ne pas accéder au contenu des échanges. Les questions de management, d’organisation, de moyens ou de sécurité restent traitées dans les espaces où des décisions peuvent réellement être prises.

La responsabilité est partagée, mais les responsabilités ne sont pas interchangeables.

Un malentendu possible autour du GAPP

Un groupe peut rendre visibles des contraintes d’organisation, des désaccords sur la qualité du travail ou les effets d’une transformation institutionnelle. Il serait artificiel de demander aux professionnels d’analyser leur activité en laissant tout cela à la porte : ces dimensions traversent leur travail.

Mais les entendre ne signifie pas que le GAPP devient un espace de régulation institutionnelle, un diagnostic de l’organisation ou un lieu d’accompagnement de la transformation de l’établissement.

Cette limite est importante. Sans elle, le groupe peut recevoir une mission qu’il n’a ni le mandat ni les moyens d’assumer. Les professionnels parlent alors de ce qu’ils vivent, tandis que la direction peut attendre de l’intervenant une lecture de l’institution, des préconisations ou un appui à la conduite du changement. Le même dispositif porte deux attentes différentes. Le malentendu est installé.

Lorsqu’une question dépasse le cadre du GAPP, mon rôle n’est pas de l’ignorer. Il est de reconnaître que le dispositif ne suffit pas. Un autre espace peut parfois être nécessaire : échange managérial, régulation, médiation, formation ou intervention institutionnelle. Chacun de ces espaces répond à un objet différent et demande son propre cadre.

Le GAPP ne se substitue donc ni au management, ni à la régulation, ni à la médiation, ni à la formation. Il n’est pas davantage un espace thérapeutique, un outil d’évaluation des professionnels ou une voie détournée pour traiter une difficulté individuelle.

Ce n’est pas retrancher quelque chose au GAPP. C’est lui permettre de faire son travail.

Pour approfondir ce point : GAPP : un espace qui ne fait pas ce qu’on croit et Distinguer les espaces collectifs autour du travail.

Ce qui reste dans le groupe

La confidentialité n’est pas une formule placée au début d’une convention. Elle conditionne la possibilité de parler réellement du travail.

Je ne restitue pas au commanditaire les situations travaillées, les prises de position individuelles ou les éléments permettant de reconnaître un participant. Une direction peut légitimement vouloir savoir si le dispositif fonctionne dans les conditions convenues, si les séances ont lieu et si le travail peut se poursuivre. Un bilan de fonctionnement non nominatif peut être prévu. Il ne constitue ni une évaluation des personnes ni un compte rendu des échanges.

Cette prudence est particulièrement importante à La Réunion et à Mayotte. Dans de petites équipes ou des réseaux professionnels où beaucoup de personnes se connaissent, retirer les noms ne suffit pas. Quelques détails peuvent rendre une situation reconnaissable.

La confidentialité ne commence donc pas à l’ouverture de la séance et ne s’arrête pas lorsqu’elle se termine. Elle concerne aussi ma manière de parler publiquement de mon activité. C’est pourquoi les structures auprès desquelles j’interviens ne sont pas nommées dans cet article.

Une pratique développée à La Réunion et à Mayotte

Depuis 2023, les interventions conduites ou engagées à La Réunion et à Mayotte représentent plus d’une centaine de séances de GAPP. Elles concernent des équipes sociales, médico-sociales et éducatives, des professionnels de la petite enfance, des collectifs pluriprofessionnels, des cadres de proximité et des étudiants en travail social.

Certains dispositifs concernent un seul groupe. D’autres réunissent plusieurs groupes ou plusieurs implantations. Certains s’inscrivent dans la durée ; d’autres commencent par quelques séances afin de permettre au groupe et au commanditaire d’éprouver le cadre avant de décider de la suite.

Ce nombre de séances ne prouve rien à lui seul. Il dit seulement une expérience de la durée, de configurations différentes et des ajustements nécessaires pour qu’un espace de travail puisse tenir.

L’ancrage territorial compte également. Intervenir à La Réunion et à Mayotte suppose de prendre en compte les déplacements, l’éloignement entre les sites, la disponibilité des équipes, la continuité des cycles et la taille des réseaux professionnels. Mais cet ancrage ne me donne pas une connaissance préalable de chaque institution.

Les professionnels apportent la connaissance de leurs métiers, de leurs publics et de leurs situations. J’apporte un cadre, une méthode de questionnement et ma capacité à soutenir l’analyse. Le travail se construit dans cette rencontre.

Une pratique artisanale de l’accompagnement

Le mot « artisanal » ne désigne pas une pratique improvisée. Il dit une manière de ne pas séparer la méthode de la situation dans laquelle elle est mobilisée.

Je ne travaille pas à partir d’un modèle théorique unique. Les références que j’ai rencontrées au fil de mon parcours me servent de ressources pour penser. Elles ne constituent pas des grilles que j’appliquerais aux personnes ou aux groupes.

Une approche artisanale demande un cadre robuste, une attention au réel et des ajustements précis. Elle suppose parfois de ralentir, de reprendre la demande ou de différer l’intervention. Elle peut aussi conduire à dire qu’un GAPP n’est pas la réponse appropriée.

Cette retenue fait partie du travail. Accepter toutes les demandes et promettre des effets que le dispositif ne peut pas produire serait plus simple à court terme. Ce ne serait pas accompagner.

Ce que j’essaie de rendre possible

Je ne sais pas à l’avance ce qu’un groupe va découvrir. Les déplacements produits par l’analyse sont souvent discrets : une situation devient plus lisible, un dilemme peut enfin être nommé, un désaccord cesse d’être vécu comme une opposition entre personnes, une possibilité d’action réapparaît.

Ce sont ces mouvements que j’essaie de rendre possibles.

Le GAPP ne supprime pas les contraintes du travail. Il ne répare pas l’organisation et ne décide pas de ce qu’est une bonne pratique. Il permet aux professionnels de reprendre ce qu’ils font réellement, de comprendre ce qu’ils cherchent à préserver et de mettre en discussion leurs critères du travail bien fait.

Ma responsabilité consiste à tenir le cadre et à soutenir ce travail. La leur consiste à décider ce qu’ils feront de ce qui aura été élaboré.

Voilà d’où je parle lorsque j’interviens comme animateur de GAPP à La Réunion et à Mayotte.

Lorsqu’une structure envisage de mettre en place un dispositif, le premier travail consiste à examiner sa demande : Mettre en place un GAPP à La Réunion ou à Mayotte : ce qu’il faut travailler avant la première séance.

 

Repères bibliographiques

·   Yves Clot, Travail et pouvoir d’agir, Presses universitaires de France, 2008.

·   Donald A. Schön, Le praticien réflexif. À la recherche du savoir caché dans l’agir professionnel, Éditions Logiques, 1994 pour l’édition française.

·   Maela Paul, La démarche d’accompagnement. Repères méthodologiques et ressources théoriques, 2e édition, De Boeck Supérieur, 2020.

·   Nadine Faingold, « Formation de formateurs à l’analyse des pratiques », Recherche et formation, no 51, 2006.

·   Thierry Tournebise, « Relation et communication », notamment sur la distinction entre état relationnel et état communicant.