Pourquoi accompagnons-nous ?

Nous parlons beaucoup d’accompagnement. Pourtant, dans les secteurs où il constitue le cœur du métier, j’ai parfois le sentiment que le travail d’accompagnement se transforme : nous prenons de plus en plus en charge au moment même où nous prétendons davantage accompagner. Cette tension m’a conduit à revenir à une question apparemment simple : pourquoi accompagnons-nous ?

Risquer une définition de l’accompagnement

Depuis quelque temps, j’essaie de revenir à cette question. Peut-être parce que ce que j’observe dans les pratiques et dans les organisations me conduit à douter de ce que nous mettons réellement derrière le mot « accompagnement ».

Je pourrais risquer une première définition, nécessairement provisoire.

L’accompagnement peut être pensé comme une activité relationnelle et située : une activité consistant à rejoindre, là où il est, une personne ou un collectif reconnu comme sujet, à partir d’une demande toute relative, pour cheminer à ses côtés sur son propre chemin, dans une direction suffisamment déterminée pour engager le mouvement à son rythme, et suffisamment ouverte pour que quelque chose puisse encore advenir, au sein d’un cadre qui oriente sans enfermer et qui se réajuste aux événements, aux empêchements, aux attentes et aux possibles révélés par le réel.

Une définition qui ne tient pas tout à fait

Je retrouve dans cette formulation plusieurs fils qui nourrissent ma réflexion : chez Kierkegaard, la nécessité de commencer là où l’autre se trouve ; chez Maëla Paul, l’idée de se joindre à l’autre et de cheminer avec lui ; chez Boutinet, la question du projet, de l’orientation et de ce qui demeure à construire ; avec Clot, enfin, une manière de penser l’activité comme toujours travaillée par l’écart entre ce qui était prévu et ce que le réel permet, empêche ou oblige à réinventer.

Cette tentative de définition me satisfait pourtant assez mal.

Ou plutôt : elle m’intéresse précisément parce qu’elle ne tient pas complètement.

Presque chacun de ses termes ouvre une difficulté.

Que signifie réellement « rejoindre l’autre là où il est » ?

Qui détermine où il est ?

Que signifie « cheminer à ses côtés » lorsque la relation est institutionnellement asymétrique ?

De quel chemin parlons-nous ? Appartient-il vraiment à celui que nous accompagnons ?

Qui en fixe la direction ?

À quel rythme cheminons-nous lorsque le temps de la personne rencontre celui du dispositif, de l’organisation ou de l’institution ?

Et jusqu’où un cadre peut-il s’ajuster sans cesser d’être un cadre ?

Travail d’accompagnement : relation, ajustement et élaboration

Le travail d’accompagnement : tenir des tensions

C’est peut-être à partir de ces tensions que la question initiale prend tout son sens :

Pourquoi accompagnons-nous ?

Je pense qu’accompagner n’est pas un geste neutre.

Accompagner suppose toujours, explicitement ou non, une certaine idée de l’être humain.

J’entends ici un être capable de jugement, de choix et de transformation, mais aussi vulnérable, inscrit dans des collectifs, des institutions et des rapports de pouvoir.

Un être qui agit, certes, mais qui dépend aussi des autres pour grandir, apprendre, comprendre ce qu’il vit et parfois retrouver prise sur son existence.

Dans ma pratique et dans ce que j’observe des dispositifs d’accompagnement, un mot revient avec une certaine constance : élaboration.

J’en viens à penser qu’accompagner ne consiste pas seulement à résoudre un problème ou à atteindre un objectif.

Il s’agit peut-être aussi — et parfois surtout — de rendre possible un espace dans lequel une personne ou un collectif peut mettre en mots, interroger, comprendre, choisir, agir, ou décider de ne pas agir.

Qui définit le problème… et la direction ?

Mais c’est précisément ici que les choses se compliquent.

Car le problème lui-même n’est pas toujours donné d’avance.

Une personne peut arriver dans un dispositif avec un « problème » déjà nommé par d’autres, alors qu’elle aura peut-être à découvrir, dans la relation, ce qui fait réellement problème pour elle.

Dès lors, une première question apparaît :

Qui a le pouvoir de dire d’où nous partons ?

Et une seconde suit immédiatement :

Qui définit ce vers quoi l’accompagné devrait aller ?

C’est à cet endroit que je vois apparaître une dimension politique de l’accompagnement.

J’emploie ici le mot « politique » au sens premier : la manière dont nous organisons la vie commune, distribuons la parole, reconnaissons la capacité de juger et rendons possible — ou non — l’action.

Une société peut accompagner pour permettre aux personnes de développer leur capacité à penser et à décider.

Mais elle peut aussi accompagner pour faciliter leur adaptation à ce qu’elle attend d’elles.

Retourner à l’emploi.
S’adapter à une organisation.
Construire un projet.
Développer ses compétences.
Devenir autonome.

Ces finalités ne sont pas nécessairement illégitimes.

Émanciper ou adapter ? Une tension constitutive

Et il serait sans doute trop simple d’opposer un accompagnement qui émanciperait à un accompagnement qui normaliserait.

Les deux mouvements peuvent coexister au sein d’une même pratique.

Accompagner peut permettre à quelqu’un de retrouver du pouvoir sur son existence tout en l’aidant, simultanément, à intégrer les normes d’un environnement professionnel, social ou institutionnel.

C’est peut-être même l’une des difficultés constitutives du travail d’accompagnement : tenir des tensions qui ne se résolvent jamais complètement.

Guider sans conduire à la place de l’autre.

Cadrer sans enfermer.

Viser sans prédéterminer.

Aider sans assujettir.

Soutenir l’autonomie sans nier la dépendance.

Nous valorisons beaucoup, justement, l’autonomie et le pouvoir d’agir.

Mais l’existence même de l’accompagnement me semble nous rappeler quelque chose d’assez paradoxal :

nous ne devenons probablement jamais autonomes tout seuls.

Notre capacité à penser par nous-mêmes se construit aussi dans la relation aux autres.

Peut-être faudrait-il alors cesser d’opposer trop rapidement autonomie et dépendance et penser davantage l’interdépendance.

Nous ne devenons pas autonomes tout seuls

Nous touchons ici à une question plus profonde.

Pourquoi avons-nous besoin, à certains moments de notre existence, d’un autre — semblable et pourtant irréductiblement différent — pour élaborer ce que nous vivons ?

Pourquoi avons-nous besoin de relations, de médiations, de collectifs et de paroles échangées pour nous comprendre nous-mêmes ?

Les pratiques professionnelles d’accompagnement sont historiquement situées. Il serait excessif d’en faire une nécessité anthropologique.

Mais je me demande si elles ne constituent pas l’une des formes contemporaines d’un phénomène humain plus fondamental :

nous avons besoin de l’autre pour élaborer notre propre expérience.

C’est là que la réflexion de Kierkegaard sur « l’art d’aider » résonne particulièrement pour moi.

Aider suppose de commencer par rejoindre l’autre là où il se trouve, de comprendre ce qu’il comprend depuis la place qui est la sienne plutôt que de partir de notre propre savoir.

Cette proposition m’évoque quelque chose d’une danse : suivre et guider, percevoir le mouvement de l’autre, ajuster le sien.

Elle pourrait presque constituer une condition de l’accompagnement :

ne pas commencer par définir l’autre à sa place.

Rejoindre l’autre… mais pour aller où ?

Mais cette proposition ne résout rien.

Elle ouvre même, à mes yeux, une nouvelle difficulté.

Rejoindre l’autre là où il se trouve, certes.

Mais pour aller où ?

Qui décide qu’il faudrait aller ailleurs ?

Et au nom de quoi ?

La nécessité de l’autre porte donc aussi un risque : celui que celui dont j’ai besoin pour élaborer mon expérience en vienne à définir ce que je devrais devenir.

L’accompagnement est alors traversé par une asymétrie que la seule bienveillance ne suffit pas à faire disparaître.

Il y a l’accompagnant.

Il y a l’accompagné.

Mais il y a presque toujours aussi un tiers : une institution, une organisation, un dispositif, une famille, un droit, un financeur, des normes professionnelles, parfois une urgence.

Autrement dit, nous ne cheminons jamais tout à fait à deux.

Et ces différents acteurs ne poursuivent pas nécessairement les mêmes finalités.

Quand l’accompagnement risque de devenir une prestation

C’est probablement ici que mes préoccupations les plus récentes prennent leur source.

Dans certains établissements et services sociaux et médico-sociaux, et plus largement dans les secteurs où l’on accompagne, j’observe des transformations qui m’interrogent.

J’ai parfois le sentiment que nous parlons de plus en plus d’accompagnement au moment même où les conditions concrètes de son exercice nous conduisent à prendre en charge davantage.

Les interventions se fragmentent.

Les temporalités se raccourcissent.

Les fonctions se spécialisent.

Les objectifs, les procédures et les résultats attendus se précisent parfois avant même que la relation ait eu le temps de se construire.

J’utilise avec prudence le terme d’« ubérisation » de l’accompagnement.

Non pas seulement au sens des plateformes numériques ou de la mise en concurrence, mais pour tenter de nommer un mouvement plus diffus : celui par lequel un travail relationnel inscrit dans une certaine durée risque de devenir une succession de prestations, d’actes, d’interventions et de réponses fragmentées.

Cette évolution me conduit à revenir à la distinction entre prendre en charge et accompagner.

Je ne souhaite pas les opposer moralement.

La prise en charge peut être indispensable.

Il faut parfois protéger, soigner, décider, organiser, résoudre, agir rapidement.

Et un accompagnement peut lui-même être prescriptif.

Inversement, une prise en charge peut contenir de véritables espaces d’élaboration.

Il ne s’agit donc probablement pas de deux pratiques étanches, mais de deux logiques qui peuvent traverser une même situation.

Que reste-t-il à élaborer ?

L’une consiste à traiter ce qui a déjà été identifié comme problème.

L’autre laisse suffisamment d’ouverture pour que puisse aussi s’élaborer ce qui fait problème pour la personne elle-même.

Cette différence me paraît essentielle.

Car si le problème est déjà défini, si l’objectif est fixé, si les étapes sont programmées, si la durée est prescrite et si les critères de réussite sont déterminés avant même que la relation ne commence, une question devient difficile à éviter :

Que reste-t-il réellement à élaborer ?

Nous parlons pourtant d’autonomie.

De participation.

De pouvoir d’agir.

De projet personnalisé.

Mais peut-on véritablement demander à quelqu’un d’être auteur de son parcours lorsque l’essentiel du parcours a déjà été écrit pour lui ?

Je me demande alors s’il n’existe pas aujourd’hui un écart croissant entre le vocabulaire de l’accompagnement et les conditions organisationnelles dans lesquelles nous essayons de le faire vivre.

Et je crois que c’est probablement cette tension qui m’a conduit à écrire ce texte.

Avons-nous encore les conditions du travail d’accompagnement ?

Nous n’avons peut-être jamais autant parlé d’accompagnement.

Mais avons-nous encore les conditions — et peut-être le désir — du travail d’accompagnement ?

Car accompagner demande du temps.

De l’écoute.

De la continuité.

De l’incertitude.

De la contradiction.

La possibilité de ne pas savoir immédiatement.

La possibilité aussi de trébucher, de revenir en arrière, de reformuler le problème, voire de modifier l’objectif.

Être accompagné demande également ce travail.

Être accompagné, ce n’est pas seulement recevoir une réponse.

C’est accepter que quelque chose reste à élaborer.

Alors je reviens à ma question initiale :

Pourquoi accompagnons-nous ?

Et j’ai envie de lui en adjoindre une autre, peut-être plus inconfortable :

Que faisons-nous de l’autre lorsque nous prétendons l’accompagner ?

Tenir l’espace de l’accompagnement

Car derrière toute pratique d’accompagnement se joue une certaine conception de l’être humain.

Un être à prendre en charge ?

À adapter ?

À conduire ?

À rendre autonome ?

Ou un être dont nous faisons le pari qu’il peut, dans la relation avec d’autres et au sein des contraintes du réel, continuer à penser, juger et construire ce qu’il souhaite devenir ?

Peut-être est-ce là l’un des paradoxes les plus féconds de l’accompagnement :

avoir besoin de l’autre pour devenir davantage sujet de sa propre existence, sans que cet autre ne décide à notre place de ce que nous avons à devenir.

Et peut-être est-ce également là que se situe aujourd’hui l’une de ses principales fragilités.

À force de vouloir organiser, sécuriser, rationaliser, évaluer et prendre en charge les parcours, ne risquons-nous pas de réduire précisément cette part d’indétermination sans laquelle il n’y a plus grand-chose à élaborer avec l’autre ?

Peut-être qu’accompagner consiste finalement à tenir cet espace fragile :

suffisamment de cadre pour que le chemin soit possible, suffisamment d’ouverture pour que le chemin puisse encore devenir celui de l’autre.

Je n’ai pas de réponse définitive.