Ce que les épreuves ont fait de ma pratique
Ce texte inaugure une série consacrée à la généalogie d’une pratique d’accompagnement.
Il ne s’agit ni d’un récit autobiographique ni d’un modèle à suivre. Il s’agit plutôt d’une tentative pour comprendre comment une pratique professionnelle se construit, se transforme et se déplace au contact du réel.
Répondre simplement à la question est une gageure : qu’est-ce qui m’a conduit vers les métiers de l’accompagnement ?
Lorsque je regarde mon parcours aujourd’hui, je n’y vois ni véritable vocation précoce, ni trajectoire linéaire. J’y vois davantage une succession de rencontres, d’expériences, d’épreuves, de déplacements et surtout d’erreurs mémorables.
Comme d’autres, j’ai longtemps cru que l’on devenait accompagnant essentiellement grâce aux formations, aux méthodes ou aux outils.
Les choses sont plus complexes.
Une pratique se construit aussi au contact du réel.
Elle se construit dans les institutions, dans les rencontres, dans les réussites, mais également dans les difficultés, les conflits, les remises en question et parfois les ruptures.
Mon parcours professionnel m’a conduit à traverser des univers très différents : l’animation socio-éducative, l’éducation spécialisée, la pédo-psy, la protection de l’enfance, la formation, l’accompagnement professionnel, puis l’entrepreneuriat.
Au fil des années, certaines expériences ont profondément déplacé ma manière de penser l’accompagnement.
J’ai connu des formes d’autorité exercées sur moi. J’ai également moi-même exercé une autorité parfois trop dure. J’ai connu des conflits institutionnels, des périodes de fragilité, des erreurs professionnelles et plusieurs ruptures.
Avec le recul, j’identifie combien ces expériences m’ont appris sur ce qu’il convenait d’éviter en matière d’accompagnement.
Elles m’ont appris qu’il est possible d’être compétent et vulnérable en même temps.
Elles m’ont également conduit à me méfier des certitudes professionnelles, des positions de surplomb et des promesses excessives.
Au cours des dix dernières années, j’ai beaucoup lu, beaucoup expérimenté et beaucoup appris auprès d’auteurs, de collègues, de personnes accompagnées et de superviseurs.
Mais le terrain s’est régulièrement chargé de mettre à l’épreuve les méthodes, les outils et les théories.

J’ai progressivement cessé de croire qu’une méthode pouvait suffire.
Les outils sont utiles. Ils peuvent ouvrir des chemins. Mais ils ne résistent pas toujours à la rencontre.
Le réel déborde souvent les modèles.
Peu à peu, une conviction s’est imposée : l’accompagnant ne sait pas à la place de l’autre.
Je ne voudrais pas qu’une autre personne pense ma vie à ma place, décide pour moi ou me dépossède de ma capacité à comprendre ma propre situation.
Je ne souhaite pas davantage faire cela aux personnes que j’accompagne.
Accompagner ne consiste pas, pour moi, à trouver des solutions pour autrui.
Il s’agit davantage de créer les conditions permettant à une personne, à un collectif ou à une institution de penser sa situation, de retrouver des marges d’action et de poursuivre son propre chemin.
Ainsi, l’accompagnement travaille à mon inutilité ….
Une autre conviction s’est progressivement imposée : l’accompagnement peut soutenir, ouvrir et restaurer. Mais il peut aussi enfermer, dépendre, fragiliser ou déposséder.
C’est probablement la raison pour laquelle la préoccupation éthique qui organise aujourd’hui le plus fortement ma pratique est simple :
Ne pas nuire.
Vaste programme !
Cette exigence n’est jamais acquise. Elle oblige à la prudence, à l’humilité, au travail sur soi et à la supervision.
Parce qu’aucun professionnel ne voit entièrement ce qu’il fait.
Parce qu’il est toujours possible de se tromper.
Parce que l’autre n’a pas à devenir l’objet de l’expression de nos peurs, de nos blessures ou de nos besoins.
Je sais aujourd’hui que la violence fait partie de l’expérience humaine. Elle fait partie de moi comme elle fait partie de chacun. Mais elle m’appartient. Elle ne peut être déposée sur la personne accompagnée.
Enfin, si je parle aujourd’hui d’artisanat de l’accompagnement, ce n’est pas seulement pour m’opposer à une logique industrielle ou standardisée.
C’est aussi parce que je me reconnais dans certaines caractéristiques du travail artisanal.
L’artisan travaille dans la durée. Il ajuste son geste à la singularité des situations. Il construit patiemment. Il cherche moins à produire en série qu’à réaliser un ouvrage suffisamment solide pour traverser le temps.
J’aimerais que mon travail laisse une trace : des textes, des pratiques, des cadres, des idées, peut-être des professionnels, qui continueront à vivre et à évoluer au-delà de moi.
À l’heure de l’intelligence artificielle : Plus les outils deviennent puissants, plus il me semble important de rappeler que l’accompagnement ne consiste pas à penser à la place de l’autre.
L’enjeu n’est peut-être plus seulement d’apporter des réponses, mais de soutenir la capacité des personnes, des collectifs et des institutions à penser, choisir et agir par eux-mêmes.
Car si les outils évoluent, une question demeure inchangée : comment accompagner sans prendre la place de l’autre, sans l’abandonner à lui-même et sans lui nuire ?
Je crois aujourd’hui qu’accompagner exige du temps, de la présence, de la rigueur, une certaine humilité… et la capacité d’accepter que le réel continue de déplacer nos pratiques.
Car une pratique d’accompagnement ne se construit jamais une fois pour toutes.
Elle se construit tout au long d’une vie professionnelle.
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