Chronique d’un déplacement professionnel
Pendant longtemps, j’ai pensé que tenir le cadre suffisait.
Je ne parle pas d’un cadre administratif ou contractuel.
Je parle de cette place particulière de tiers que je cherche à occuper dans les Groupes d’Analyse des Pratiques Professionnelles.
Une place qui consiste à soutenir la réflexion sans prescrire.
À favoriser l’élaboration sans apporter les réponses.
À faire travailler les questions plutôt que les solutions.
J’y crois toujours.
Mais une séance récente est venue compliquer cette représentation.
Depuis plusieurs mois, le groupe résistait.
Les participantes demandaient davantage de concret.
Davantage d’échanges.
Davantage d’apports.
De mon côté, je tenais le cadre.
J’expliquais.
Je distinguais les espaces.
Je revenais au protocole.
Et plus je tenais cette place, plus quelque chose semblait se figer.
Puis est arrivée la dernière séance de cette première session.
Dès les premières minutes, j’ai compris que nous n’allions probablement pas travailler comme prévu.
J’aurais pu recadrer.
Ramener le groupe vers ce que j’estimais être le bon espace de travail.
Je ne l’ai pas fait.
J’ai suivi le mouvement.
J’ai commencé à mobiliser davantage mon expérience professionnelle.
Mes connaissances.
Mes hypothèses.
Mon raisonnement d’accompagnant.
Je me suis surpris à dire :
« Voilà ce que cela m’évoque. »
« Voilà ce que je comprends. »
« Voilà la question que cela me pose. »
Je ne donnais pas vraiment des réponses.
Mais je n’étais plus exactement à la même place.
Et c’est là que le dilemme apparaît.
Car quelque chose s’est déplacé dans la séance.

Les participantes se sont engagées autrement.
Elles ont pris des notes.
Les échanges se sont densifiés.
Une forme de travail semblait enfin devenir possible.
Depuis, une question me travaille.
Ai-je quitté le cadre ?
Ou ai-je simplement rencontré les limites de la représentation que je me faisais de ma fonction de tiers ?
Car il est facile de défendre des principes lorsque le terrain les confirme.
C’est beaucoup plus inconfortable lorsque le terrain produit quelque chose d’intéressant précisément au moment où l’on semble s’en éloigner.
Je ne crois pas avoir trouvé une réponse.
Je crois plutôt avoir rencontré une contradiction professionnelle.
D’un côté, je continue à penser que la fonction de tiers est nécessaire.
De l’autre, je me demande aujourd’hui si certaines situations ne nécessitent pas, ponctuellement, que l’intervenant accepte de mettre davantage son expérience au travail.
Non pour penser à la place du groupe.
Mais peut-être pour soutenir la possibilité même du travail collectif.
Je ne sais pas encore exactement ce que cela déplace dans ma manière de penser ces espaces.
Et c’est peut-être cela, finalement, qui mérite d’être travaillé.