Dire son travail ne suffit pas toujours
Dire son travail ne suffit pas toujours Dire ce que l’on fait ne veut pas toujours dire comment on pense son travail. En VAE, beaucoup de candidats arrivent à un moment où ils disent : « J’ai tout dit. Je n’ai plus rien à ajouter. » Ce sentiment ne dit pas qu’il n’y a plus d’expérience. Il dit souvent autre chose : une difficulté à changer de niveau de langage. Passer de la description des gestes à la mise en mots du raisonnement professionnel. Dire ce que l’on fait ne signifie pas toujours dire comment on réfléchit dans l’activité. Certains candidats décrivent très précisément leurs actions, leurs tâches, leurs responsabilités. Mais lorsque la question porte sur les critères de décision, les arbitrages ou la manière de comprendre une situation, le discours devient parfois plus difficile à soutenir. Ce déplacement est exigeant. Il demande de rendre explicite ce qui, dans le travail réel, reste le plus souvent implicite. À cet endroit, on touche parfois un seuil. Pas un échec. Pas un manque de sérieux. Mais un seuil de verbalisation. Certaines personnes le franchissent seules. D’autres ont besoin de temps, d’un cadre, d’un accompagnement adapté. Et parfois, ce seuil n’est tout simplement pas franchissable dans les conditions données. Reconnaître cela change profondément l’accompagnement. On sort de la culpabilisation. On évite l’illusion qu’« il suffit de reformuler ». Et des limites professionnelles claires deviennent nécessaires pour ne pas penser à la place de l’autre. La VAE n’évalue pas seulement l’expérience accumulée. Elle évalue aussi la capacité à penser son travail et à le dire. C’est exigeant. Et c’est aussi ce qui en fait un dispositif de reconnaissance professionnelle, pas une simple formalité administrative.
La VAE commence rarement là où on le croit.
La VAE commence rarement là où on le croit. Dans beaucoup de parcours, l’accompagnement débute par la lecture du référentiel ou la rédaction du dossier. Pourtant, dans ma pratique d’accompagnant en VAE, un moment me paraît déterminant bien avant cela : le pré-diagnostic du projet. Ce temps d’analyse préalable est souvent discret. Il ne produit pas encore de pages à déposer devant le jury. Et pourtant, c’est souvent là que se joue une grande partie de la suite du parcours. Le pré-diagnostic consiste d’abord à examiner la cohérence entre l’expérience professionnelle du candidat et le diplôme visé. Mais ce travail ne s’arrête pas là. Il permet surtout d’analyser les conditions réelles de la démarche. Dans la pratique, trois dimensions apparaissent. La première concerne la faisabilité matérielle du projet. La VAE demande un engagement réel dans la durée : travail d’écriture, analyse des situations professionnelles, appropriation du référentiel. Avant même de commencer, il est nécessaire d’examiner les conditions concrètes dans lesquelles cette démarche pourra se déployer : temps disponible, contraintes professionnelles ou familiales, organisation du travail personnel. La seconde dimension concerne la capacité d’analyse de l’activité professionnelle. De nombreux candidats disposent d’une expérience solide. Ils savent agir dans leur métier, parfois depuis de nombreuses années. Mais la VAE demande autre chose : être capable d’expliquer ce que l’on fait, de rendre visibles les décisions prises, les critères mobilisés, les arbitrages réalisés dans les situations de travail. Autrement dit, passer de l’action à l’analyse de l’action. La troisième dimension est plus discrète mais tout aussi importante : la cohérence avec le métier visé. Il arrive que l’expérience professionnelle se situe à la frontière de plusieurs métiers. Les gestes peuvent être proches, les contextes similaires, mais les référentiels professionnels restent différents. Récemment, une candidate souhaitant obtenir le diplôme d’aide-soignante décrivait son activité en mobilisant des éléments relevant à la fois du métier d’AES et de celui d’aide-soignante. La confusion était subtile, mais elle structurait déjà la manière dont elle présentait son activité. Ce type d’écart apparaît rarement au moment de l’écriture du dossier. Il se repère souvent bien plus tôt, lors de l’entretien préalable. Dans ce moment du parcours, le rôle de l’accompagnant n’est pas seulement d’aider à rédiger un dossier. Il consiste aussi à examiner si la démarche est réellement faisable et soutenable : au regard de l’expérience, des conditions du projet et de la manière dont le candidat se situe dans son métier. Le pré-diagnostic ne garantit évidemment pas la validation du diplôme. Mais lorsqu’il est pris au sérieux, il permet souvent de poser les bases du travail à venir. La VAE ne devient alors plus simplement une production écrite. Elle devient un travail progressif d’analyse du travail réel. Et peut-être l’un des moments les plus déterminants de tout le parcours.
Faut-il vraiment engager tous les parcours VAE ?
Faut-il vraiment engager tous les parcours VAE ? La VAE attire. On parle de reconnaissance. D’expérience valorisée. De diplôme sans formation. Sur le papier, ça paraît accessible non ? Dans la réalité, c’est autre chose. Tous les parcours ne vont pas au bout. Les abandons en VAE sont loin d’être marginaux. Dans certains contextes, ils concernent une part importante des parcours engagés. On explique souvent ça par la motivation. Ou par le manque de temps. Ou par les contraintes du quotidien. C’est vrai. Mais ça ne suffit pas. Si tu envisages une VAE, il y a quelque chose (parfois de difficile) à entendre Et pas toujours facile à accepter. Beaucoup savent faire. Ils travaillent. Ils tiennent leurs situations. Ils s’adaptent. Parfois depuis des années. Mais la VAE ne consiste pas seulement à raconter son expérience. Il faut pouvoir s’arrêter dessus. Revenir sur ce que l’on fait. Dire pourquoi, et pas seulement comment. Mettre des mots sur des choix qui, jusque-là, allaient de soi. Ce passage-là, il ne va pas de soi. Certains y entrent progressivement. D’autres butent dessus. Sans toujours comprendre pourquoi. Ce n’est pas un manque de valeur. Ni un manque d’expérience. C’est un seuil. Le moment où l’expérience ne suffit plus. Le moment où il faut commencer à penser son travail. Quand ce seuil n’est pas encore franchi, le parcours ne s’arrête pas forcément. Il continue. Mais il devient difficile à tenir. Ça se voit dans le travail entre les séances. Dans la manière d’aborder le référentiel. Dans l’écriture. Ça avance. Mais ça ne tient pas vraiment. Si tu es dans cette situation, ce n’est pas forcément le bon moment. Pas dans ces conditions. Parfois, il faut différer. Reprendre autrement. Prendre le temps de construire ce qui manque. Et parfois, au contraire, les choses s’ouvrent. Un moment où ça s’éclaire. Où ce que l’on faisait devient plus lisible. Plus structuré. C’est souvent discret. Mais ça change la suite. La VAE repose sur une exigence simple. Rendre son travail pensable. Pas juste le raconter. Le penser. Et cela demande des conditions. Du temps. Un engagement réel. Une capacité à revenir sur son expérience. Quand ces conditions sont là, le travail avance. Quand elles ne le sont pas, …ça part en cacahouète ! Ce constat ne concerne pas seulement les candidats. Il concerne aussi ceux qui orientent vers la VAE. Prescrire un parcours ne suffit pas. Encourager non plus. Encore faut-il regarder si les conditions sont réunies. Pas seulement l’expérience. Mais la manière dont la personne peut s’en saisir. Sinon, on met en mouvement des démarches qui ne tiennent pas. Et l’on renvoie ensuite la difficulté du côté du candidat … quand ce n’est pas du côté de l’accompagnateur en VAE Alors qu’elle tient souvent à un décalage. Entre ce que la VAE demande. Et ce qui est réellement possible, à ce moment-là. Tous les parcours VAE ne sont pas à engager immédiatement. Et peut-être que l’enjeu n’est pas d’en faire entrer plus. Mais de permettre à chacun d’y entrer au bon moment. Avec des conditions qui permettent au travail de tenir. Un peu plus justement.
Relecture dossier VAE : quelle place pour l’accompagnateur ?
Relecture dossier VAE : quelle place pour l’accompagnateur ? Ces derniers jours, un partenaire VAE m’a posé une question simple : “Et si un candidat demande une relecture globale de son dossier, comment fais-tu ?” Question simple. Mais qui continue à me travailler. Pourquoi un candidat demande-t-il une relecture ? Bien sûr : pour clarifier, mettre en ordre, être guidé, se rassurer aussi. Mais plus j’avance dans l’accompagnement VAE, plus une autre question apparaît pour moi : À qui appartient progressivement la lecture professionnelle de l’expérience racontée dans le dossier ? (Car derrière le mot “relecture” peuvent se jouer des réalités très différentes : correction, structuration, reformulation, réécriture, validation implicite du fond, préparation à l’oral…) Je lis. Beaucoup même. Mais je ne lis pas d’abord pour valider le dossier à la place du jury. Je lis pour repérer comment l’activité est racontée, analysée, structurée. Je regarde : les choix de situations, les opérations décrites, la prise d’information, les analyses, les prises de décision, les gestes professionnels, les verbes utilisés, la structure des phrases, la manière dont le candidat met progressivement son métier en mots. Je regarde aussi comment certaines couches du vécu professionnel apparaissent dans l’écriture selon les métiers : les gestes et les mouvements du corps chez une auxiliaire de puériculture, les raisonnements logiques chez un informaticien, les analyses et arbitrages dans d’autres professions. Et surtout, je regarde si le candidat commence progressivement à pouvoir transposer cette manière d’analyser et d’écrire sur d’autres situations professionnelles. L’accompagnateur est peut-être responsable du processus d’accompagnement… et co-construit le contenu de cet accompagnement… sans pour autant devenir l’expert de l’expérience racontée dans le dossier. Or le jour du jury, le dossier ne parle plus seul. Le candidat doit parfois : soutenir un choix, argumenter une décision, reconnaître une limite, ou entrer en discussion avec le jury sur la valeur professionnelle de son expérience. Et dans ces moments-là, la question n’est plus seulement celle du dossier. Je remarque parfois un basculement assez particulier dans certains accompagnements. Un moment où le candidat cesse progressivement de chercher “la bonne réponse”… et commence à discuter autrement de son travail. Comme si sa propre lecture professionnelle de l’expérience devenait progressivement plus stable. Cette manière d’accompagner peut parfois déstabiliser. Peut-être parce qu’elle cherche moins à sécuriser le dossier qu’à permettre au candidat de soutenir progressivement sa propre lecture de l’expérience. Je ne suis pas certain d’avoir une réponse définitive sur la question de la relecture. Mais je crois qu’elle interroge profondément la place de chacun dans l’accompagnement VAE. Reconnaissant au passage à mon partenaire d’avoir ouvert cette réflexion professionnelle.